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Qui a le droit de voir la mer ? Déplacements internes au Liban entre fuite privilégiée et dure réalité des abris

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Après l’escalade de 2023 entre Israël et le Hezbollah, le déplacement interne est redevenu une expérience structurante pour des milliers de Libanais, ravivant les souvenirs de 2006 et des conflits précédents, mais en révélant avec une acuité nouvelle des inégalités profondes. Toutes les familles déplacées ne vivent pas la même épreuve, et toute fuite ne se mesure pas uniquement à la peur. Elle se mesure aussi à la capacité d’acheter la sécurité, et à la possibilité de transformer l’exil forcé en un séjour relativement confortable, loin des images de salles de classe surpeuplées et d’abris improvisés.

C’est précisément ce que met en lumière l’étude récente de Jasmin Lilian Diab, intitulée « Who gets to see the sea? ». Cette question, en apparence simple, sert de clé analytique pour comprendre la géographie profondément stratifiée du refuge au Liban. Fondée sur quarante entretiens approfondis avec des familles libanaises déplacées du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth vers des villes côtières plus sûres et plus aisées, comme Byblos et Batroun, l’étude montre comment le statut socio-économique façonne de manière décisive les trajectoires du déplacement.

Les résultats révèlent une fracture nette. Les familles disposant de ressources financières ont pu, dans de nombreux cas, louer des logements privés, parfois meublés, parfois avec vue sur la mer, et préserver une certaine continuité dans leur quotidien. Leur déplacement, bien que né de l’insécurité, a pu être géré comme une transition maîtrisée. À l’inverse, les familles les plus modestes se sont retrouvées massivement dans des centres d’hébergement surchargés ou dans des arrangements précaires, avec un soutien étatique limité et inégal, et une vulnérabilité qui s’est aggravée au lieu de s’atténuer.

Diab qualifie cette dynamique de « privatisation du refuge ». Lorsque l’État ne parvient pas à organiser une réponse équitable et coordonnée, l’abri devient une marchandise et la sécurité un bien que l’on achète plutôt qu’un droit garanti. Dans ce contexte, ce n’est pas seulement la géographie qui détermine les destinations du déplacement, mais la classe sociale. Les économies, l’accès au marché locatif, et les réseaux familiaux et sociaux deviennent des instruments essentiels de survie. Le déplacement cesse alors d’être une expérience nationale partagée et se transforme en un phénomène profondément hiérarchisé.

La violence de cette hiérarchie n’est pas uniquement matérielle. Le privilège économique permet aussi une mise à distance symbolique de la stigmatisation associée au déplacement. L’étude montre que certaines personnes déplacées aisées ont refusé de se définir comme « déplacées », se présentant plutôt comme des locataires temporaires ou des visiteurs. Cette requalification protège le statut social, la dignité et l’image de soi. La pauvreté, en revanche, engendre un double déplacement : du foyer, mais aussi de la position sociale, de l’autonomie et du sentiment de maîtrise de sa propre vie.

Pour analyser ces mécanismes, l’article mobilise un cadre théorique pluridisciplinaire reliant les hiérarchies de mobilité, la privatisation du refuge et les géographies de classe. Le constat est sans appel : dans les États fragiles, le déplacement n’est jamais une expérience uniforme. Il est profondément inégal, conditionné par la classe sociale, et façonné par la négligence institutionnelle qui contraint les individus à se reposer sur des moyens privés. L’enjeu est à la fois scientifique et politique : des réponses humanitaires aveugles aux inégalités de classe risquent de renforcer les fractures existantes, en laissant au marché et aux réseaux informels le soin de distribuer la sécurité.

Au Liban, la question « Qui a le droit de voir la mer ? » n’est donc pas une question de paysage. C’est une interrogation sur la dignité, sur ceux qui peuvent s’éloigner du danger sans perdre leur statut, et sur ceux qui sont condamnés à la promiscuité, à la visibilité forcée et à la stigmatisation, comme si la citoyenneté elle-même était à plusieurs vitesses, et comme si la survie relevait du privilège.

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